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Ella Maillart – n°4

Mais comment aurais-je bien pu savoir ce qui dans l’existence importe ? Oser décider péremptoirement de ce qui compte ? Juger de l’importance de ce que j’accomplissais ? Mon avenir, tel que je le voyais inscrit dans quelque nébuleuse vision, m’apparaissait comme une succession de hauts faits puisant leur justification dans l’intensité même de leur éclat. Cela étant, je me demande encore aujourd’hui pourquoi tant d’exigence. Pourquoi tant d’orgueilleux espoir d’atteindre un jour à pareilles hauteurs ? Pourquoi cette quête exclusive de grandiose ? Parce que je comptais parmi mes amis de remarquables alpinistes ? D’extraordinaires navigateurs à la voile et que je voulais être digne de leur estime ? Parce que je voulais inconsciemment me faire l’égale de héros découverts dans les livres ? Ou tout bonnement parce que je rêvais d’une vie aventureuse qui m’épargnât le train-train quotidien de la ville ?

Sans le savoir encore j’exprimais peut-être par ma conduite la révolte de l’individu qui sent son existence grignotée par l’enrégimentement de l’existence moderne, où chacun répète les mêmes gestes au même moment. Était-ce folie de ma part que de me rebeller contre cette vie citadine dont je présentais les pernicieux effets ? Jusque là je n’avais eu le sentiment de vivre pleinement que durant les vacances scolaires, l’été quand je faisais de la voile, à la mauvaise saison lorsque je m’en allais skier, tout  entière accaparée par ce monde d’évasion qui était le mien. Alors, pourquoi ne pas faire ma vie d’éternelles vacances ? Ou à défaut, s’il se révélait que mes ambitions ne pourraient s’accomplir, faire au moins en sorte que ce sentiment de dévorer l’existence à belles dents demeure vivace en moi ?

Il m’avait été tout simple de tenir ce langage tout le temps que mon père avait subvenu à mes besoins. Mais désormais je tenais pour une obligation morale de me prendre en charge, et gagner ma vie allait bientôt me poser un problème qu’il conviendrait de résoudre de toute urgence. Pourrais-je me débrouiller pour couper à un travail de bureau qui vous immobilise toute la sainte journée et ne vous lâche qu’à l’heure où déjà le soleil décline ? Une soirée, un film, un concert de temps en temps n’étaient pas pour me déplaire, mais ma vie ne gravitait pas autour de ces distractions occasionnelles. Le dimanche seulement j’aurais loisir de m’évader en toute hâte, de fuir l’atmosphère mécanisée de la ville, de chercher joie dans la montagne.

Si encore j’avais eu les qualifications voulues pour exercer une profession prenante et bien rémunérée, de m’attacher et me lier par le mariage à un homme fortuné, la vie sédentaire ne m’eût pas paru si détestable, après tout … Car alors j’aurais possédé un voilier, une voiture pour gagner en un rien de temps les lieux de ski, des toilettes qui eussent fait de moi une élégante. Mais rien de tout cela ne m’eût détournée des réalités, à savoir que pour la plupart, les hommes vivent dans un monde qui n’a d’autre finalité pour eux que de leur procurer de quoi vivre. Un monde que manifestement nul n’a réussi à soumettre, même si l’homme a su dominer tous ses éléments. Un monde de production mécanisée dans lequel l’homme n’est rien, dans lequel on ne lui demande pas s’il lui plaît de pousser, de tirer, de vendre, de sourire. Un monde qui ne vaut pas qu’on vive pour lui, car il anéantit la personnalité de tous au lieu de l’épanouir. Seuls faisaient exception les artistes que j’envie …

A supposer que dans mon pays natal la moralité sociale ne fût point trop effroyablement déshumanisée, j’en avais assez appris de Paris et de Londres pour savoir ce qu’y était l’existence quotidienne. Pour autant que ces villes fussent ce qu’elles se targuaient d’être, des capitales à la proue de notre temps et de notre vcivilisation, alors c’était que le monde tombait en déliquescence, et j’entendais me frotter le moins possible à ce monde-là. ..) Les jugements que porte la jeunesse sont toujours à l’emporte-pièce …

Pourquoi plonger tête baissée dans ce tourbillon d’iniquité qui ne pouvait en aucun cas entraîner l’individu vers une réalité plus profonde ? J’étais à l’âge où l’on prend conscience de ses responsabilités, mais pour moi la responsabilité n’avait de sens que si elle consistait à être conséquente vis à vis de moi-même.

« … Reste vraie à tes propres yeux, est-il, garde-toi de toute manière de vivre qui émousserait ton vif appétit de comprendre … Reste libre tant que tu ne sais pas sur quoi fonder tes convictions, tant que tu ne sais pas quel apport doit être le tien à la marche de l’univers. »

Vivre en accord avec pareil programme présupposait une perpétuelle souffrance. Je n’en mesurais que mieux le poids de ma solitude. C’était là parfois un supplice parfois douloureux que je ne me sentais pas assez forte pour le supporter. Mais je dois affirmer que la guerre de 1914-18 et les bouleversantes révélations qu’elle provoqua – dans tous les domaines – m’ont marquée pour toujours.

« Toutes les misères de l’homme lui viennent de ce qu’il ne peut rester seul dans sa chambre », a écrit Pascal. Et si par hypothèse je ne pouvais moi non plus rester dans la mienne ? A compliquer ainsi les choses, n’étais-je pas tout simplement insensée ? Pierre qui roule n’amasse pas mousse, et ma vie serait sans objet si je me contentais des emplois bouche-trou que je pourrais bien trouver par-ci par-là. Étais-je bien assurée de ne vouloir en aucun cas « réussir », dans l’acception générale qu’on donne à ce terme ? Ne ferais-je pas mieux de me marier, comme les autres, et de me consacrer à mon foyer ? Les hautes ambitions que je n’osais trop ouvertement formuler ne fondraient-elles pas comme neige au soleil dès lors que l’amour donnerait un sens à ma vie ? Pourtant, chaque fois que j’avais cru avoir le coup de foudre, je n’avais guère tardé à constater douloureusement que ce dont j’étais amoureuse, c’était l’idée que je me fais de l’amour.

© Patrick Martin | Ella Maillart.

Aussi, en dépit de ma belle assurance et de tout mon désir d’accomplir de hauts faits, ne pouvais-je que me méfier de moi-même avec le sentiment de profonde angoisse. Ne fais pas un gâchis de ta vie, des qualités que tu as reçues en naissant, me soufflait une voix intérieure. Veille à ne point avoir honte de toi quand viendra l’instant de ta mort.

Ces pensées m’ont portée bien loin de la Manche. L’œil réconfortant du phare ne va guère tarder à me faire signe, et après avoir consulté la carte il ne me restera plus qu’à modifier la route pour mettre le cap sur l’entrée du port.

Ella Maillart, La Vagabonde des mers (Petite Bibliothèque Payot, p 111)

Voilà … tout est dit.

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Site Officiel Ella Maillart

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