Le balcon.
Alors que je récupère mon linge sur l’étendoir, le cri d’un enfant me fait lever la tête.
A 80m, sur la face gauche de l’immeuble, mon œil décèle le visage d’une femme se cachant derrière les tapis qu’elle a étendu sur sa rambarde.
Merde, il ne m’aura fallu que les 2h12 du film de Clint Eastwood, American Sniper, pour voir mon quartier sous un angle particulièrement différent.
Alors imaginons après plus de 1000 jours d’opération en zone de conflit armé …

Je vous passe quelques incohérences du film, comme une femme et un enfant restés assis derrière une table alors que les Navy SEAL ont fini d’investir une maison ou l’appui branlant servant de support au héros-sniper pour poser ses coudes, son arme et abattre un homologue, à près de 2000m.
Au delà du manichéisme américain dégoulinant et incroyablement assumé, ce genre de film me met face à un dilemme vis à vis de l’éducation de mes enfants.
Je suis balancée entre leur transmettre
- la capacité à réagir, même violemment, pour se protéger et mettre les siens en sécurité comme l’a insufflé Daddy à mes frères et moi,
- une réalité plus grande qui est l’interconnexion entre les vivants qui modifie à jamais la vision d’un ‘ennemi’. Sachant que la violence pousse à l’escalade alors que la bienveillance est le seul moyen d’endiguer l’hémorragie d’agressivité.
Vous aurez compris que mon cheminement spirituel modifie grandement le référentiel de mon milieu naturel.
Cependant, bien loin d’être un Bisounours, je préfère largement que mes gamins finissent une bagarre pour que les cons ne reviennent pas les emmerder, plutôt que tendre l’autre joue.
Comme l’humain, je suis pétrie de contradictions. On peut toujours discuter ensuite.
D’un autre côté, je ne les encouragerai jamais à chasser*, à écraser une fourmi ou à initier les bastons.
Pour les lecteurs assidus : Oui, je sais, je ne suis pas un exemple.
*Aparté : en ce qui concerne la chasse, je suis très mesurée sur ce poids.
L’homme est un carnivore qui devait tuer l’animal pour se nourrir, pour survivre. Même si de nos jours, je trouve complètement exagéré de se nourrir de viande tous les jours, à tous les repas. (D’ailleurs, cela pose d’autres questions sur l’élevage et ses conditions, mais ce n’est pas le sujet ici.)
Je conçois que les populations animales aient besoin du chasseur pour limiter la prolifération d’une espèce et la dissémination de maladie. Cependant, je trouve que globalement l’humain abuse d’une vision égotiste de surpuissance sur le règne animal. Car à priori la nature n’a pas tant besoin de lui.
Pour en revenir à American Sniper, ce qui me gène, c’est la justification.
Certes ces soldats qui mettent leur vie en jeu pour, à leur sens, protéger leur patrie sont admirables. Mais la motivation de leur Etat qu’ils servent est tellement plus nébuleuse qu’eux et leur famille me paraissent victimes d’une coupable et abominable propagande.
Ainsi, je tremble que l’un de mes garçons -à l’âge où la testostérone explose- décide de rejoindre les rangs de l’armée. (Comme j’ai failli le faire avec la Marine, avant d’entrer en école d’ingénieur …)
C’est tellement beau de servir une cause plus grande que sa pauvre petite vie.
Oups, à l’époque, j’ai du avoir une dangereuse poussée de testostérone, pour une nana !
Aujourd’hui, j’estime que pour avoir la PAIX, il faut préparer la PAIX.
Il est certain que ceux qui ont perdu des proches dans les attentats doivent me prendre pour une allumée.
La politique étrangère et la géopolitique ont leurs responsabilités, mais les terroristes solitaires et incontrôlables qui peuvent frapper aussi bien sur la promenade des anglais à Nice ou au fin fond de Saint-Étienne-du-Rouvra, relèvent de la politique intérieure.
La réalité est que si nos gouvernements successifs n’avaient pas laissé dans l’errance tout un pan de la population, le français moyen ne croirait pas tromper la mort à la terrasse d’un café ou dans un rassemblement de foule.
La peur haineuse ne grandirait pas pour le plus grand bénéfice des terroristes eux-mêmes.
Alors il y a les actions essentielles de renseignement, les missions de terrain pour faire face aux dangers imminents. Cependant renverser la vapeur ne peut se limiter à ces actions-réactions ponctuelles.
Les jeunes, les citoyens que nous voulons voir vivre en France, dans 20 ans, ont besoin de sens, de se réaliser, de foi en l’avenir.
Finalement, il n’y a pas de dilemme : laisser grandir les rêves de Ginkgo (9 ans) et Petit Biloba (4 ans) jusqu’à ce qu’ils les atteignent, leur faire toucher du doigt la complexité de l’humain, leur apprendre à se battre au besoin mais leur insuffler la certitude que la bienveillance est gagnante à long terme.
Et dire que j’ai un neveu qui rêvait d’être sniper …
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