Que trouvais-je au bout de ces destinations ? Pourquoi n’étais-je jamais rassasié ? Avec le temps seulement -avec l’âge !- s’impose une évidence : le vrai butin d’un voyage n’est pas celui qu’on croit. On partait vers on ne sait quelle découverte, on revient lesté d’une seule image ou d’un bruit ; on s’employait loyalement à comprendre ce qui se passait là-bas, on se souvient surtout d’avoir senti. André Suarès le disait déjà, dans son Voyage du condottiere : l’essentiel, c’est l’émotion. On se croyait « reporter », on était d’abord un homme en chemin vers lui-même. Je faisais mienne cette apostrophe de Proust dans La Prisonnière : « Le seul véritable voyage, le seul bain de jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux. »
Seul le recul du temps, en effet, permet de décanter cette émotion indéfinissable qui nous a fugitivement saisis, un jour, sur les quais de Paramaribo (Surinam), près d’une grève islandaise, au pied de Sainte Sophie à Istambul, devant les murailles d’Antioche, les ruines de Beyrouth, les clochers de Prague ou les hauteurs de Nob Hill à San Francisco. Seuls les filtres successifs du souvenir, ce méticuleux tamis de la mémoire, nous aident à identifier ce qui s’était réellement inscrit au-dedans de nous à ce moment-là. Alors, et alors seulement, nous commençons à pouvoir répondre aux vraies questions : pourquoi, diable, étions-nous partis si loin ? Qu’allais-je chercher, au juste, dans ce confins « où je suis étranger » ?
Cette immatérielle pépite trouvée et retrouvée sans cesse sur la route, je l’appelle l’esprit du lieu. Elle semble fragile comme un mirage mais elle survit à tout le reste. Lorsque s’oublie peu à peu tout le superflu du voyage -connaissance, documentation, chiffres et tutti quanti-, elle demeure au tréfonds de nous.
Jean-Claude Guillebaud, L’Aventure pour quoi faire ?
(Points – Aventure, Avril 2013, p20)
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