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La Boudeuse 2009 – Journal de Bord n°4

C’est Cyril Millet, le cuistot/intendant de La Boudeuse qui prête sa plume au Volet n°4 du Journal de Bord

Cyril Millet

« Là s’arrête sans doute mes pâles chimères, je fais parti d’un tout, ici, maintenant, vivant. »

Il passe en revue toutes ses motivations (mention spéciale pour celle de la liberté !) et nous emporte au cœur des navigations et des dernières escales, le menu du bord en prime.

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http://archive-org-2014.com/open-archive/3538351/2014-01-15/http://la-boudeuse.org/journal-de-bord/journal-de-bord-n%c2%b0-004/

18 Novembre 2009

Journal de bord N°004
( Fécamp→Brest→Viveiro)
par Cyril Millet
Intendant-cuisinier

Du moment où j’appris l’existence de La Boudeuse jusqu’à notre départ pour l’expédition, trois semestres auront passés, et autant de jours à me tarauder l’esprit sur ce que j’attendais de cette expédition. Je n’ai toujours pas trouvé la réponse, juste un fleuve de chimères qui tournent et retournent sans qu’aucune ne prenne l’aval. De la plus grandiose à la plus triviale de ces attentes, je cherche inlassablement le fil qui tiendra la distance. Peut-être devrais-je dresser une liste de mes différentes aspirations, des moins pertinentes comme des plus constructives?
La liberté: à 24 sur un bateau de 46 mètres, et le règlement de bord que cela implique, la liberté est toute relative. Je le comprends et l’accepte, ce qui en soi est déjà une liberté, donc un acquit, suivant:
L’amour: aléatoire, tabou, risqué, pas encore prêt, suivant:
La Nature: animaux sauvages, jungles primaires, montagnes, fleuves et rivières; mes rêves d’enfant sauront-ils prendre le pas sur mes réflexes d’adultes? Puis-je sincèrement m’émerveiller? Nous verrons bien, suivant:
La santé: arrêter de fumer, maigrir et m’endurcir. Je nourris le laxiste espoir d’une molle détermination rendue efficace par d’austères conditions de vie, en somme, que le destin fasse le travail à ma place, faible mais humain, suivant:
L’énergie: Tel un guépard qui calcule le ratio dépense/gain d’énergie avant de se lancer à la poursuite d’un springbok, nous procédons tous consciemment ou non à ce calcul. Plusieurs fois auparavant, j’ai eu l’impression de donner plus que je ne recevais, quand cette impression devint une certitude, le départ n’était plus qu’une question de temps, suivant:
L’espace: restreint à bord, infini dehors, pas de mon ressort, suivant:
Le temps: voir «L’énergie», suivant:
La sérénité: une décision plus qu’une conséquence, décision qui à force d’être prise devient automatique, j’y travaille, suivant:
L’évolution: conséquence de tout le reste, trop de facteurs, calcul infaisable, restons modeste.
Conclusion: moi pas savoir! Passons donc à de plus pragmatiques considérations.

Notre arrivée à Fécamp fut loin d’être anodine; une flottille de bateaux, des coups de canon, les cornes de brume, une fanfare, mais surtout, des centaines d’habitants agitant mains, bras et cordes vocales pour nous souhaiter la bienvenue, il m’a même semblé apercevoir quelques représentants de l’espèce canine remuer gaiement la queue à notre passage. Nous entrons dans notre port d’attache, autant pomponnés que notre Boudeuse, aussi fiers qu’elle, armés du même dragon sur l’épaule, accueillis par de vrais marins, sur un vrai bateau. Chaque Fécampois semble travailler avec la mer, avoir navigué ou être lié à un marin. Aussitôt l’amarrage effectué, défileront à bord amis, familles, chanteurs,

pêcheurs et journalistes.
Menus entre autres: salade de pommes de terre tiède aux harengs, salade strasbourgeoise, crudités, viandes froides. Coquilles st Jacques fraîches (offertes par un pêcheur de Fécamp), grillées avec riz pilaf.

Cuisiner avec le mal de mer n’est pas chose aisée, à chacune de mes embarcations, je le redécouvre et le maudit, tout en m’accommodant de l’inévitable. D’accoutumée, nourrir 17 convives me laisserait le loisir de confectionner gâteaux, biscuits, pains, sauces et garnitures, mais en ce premier jour de mer, je retarde le moment ou je devrais griller quelques malheureuses côtes de porcs!
3 jours et 3 nuits de navigation plus tard, ma situation intestinale demeure, certes moindre, mais toujours présente, peu importe, j’ai fait mes quarts de 4h00 à 8h00, dans la nuit, le vent, le froid et la pluie, comme tout le monde, l’équipage à mangé et nous arrivons à Brest, après une traversée sans heurt.
Menu entre autres: côtes de porcs grillées, pain brié, pommes de terres rôties avec fromage blancs à la ciboulette, pain aux céréales.

Notre escale à Brest sera avant tout pour moi le moment d’avitailler La Boudeuse, j’attends cela avec impatience, ce sera la concrétisation d’une longue préparation et la réponse à de nombreuses questions. Nantis d’une cambuse toute neuve et d’une cuisine presque aussi neuve, je verrais si je peux stocker tout ce que j’avais prévu, le but étant de tenir environ 2 mois, jusqu’à Cayenne.
Voilà, 2 jours bien chargés auront suffit pour emplir le bateau de victuailles, nous ne manqueront pas des produits de base; farine, sucre, beurre, fromage, viande, poisson, féculents…etc.

Le bateau dans son ensemble est désormais fin prêt pour le départ, il ne manque plus que le vent. Après quelques jours de repos pour l’équipage dans l’attente d’une fenêtre météo, nous voilà enfin partis! Cap sur Madère, son vin cuit, ses poulpes et ses gâteaux du même nom (sorte de quartre/quart très léger parfumé au citron).
Menus entre autres: rôti de bœuf et sa purée de pommes de terre maison, petits pains aux poireaux, crumble poires & pommes. Moussaka, guacamole, crêpes roulées aux bananes caramélisées, pain brioché,

Et puis non, le golfe de Gascogne ne se laisse pas dompter si facilement, surtout pas au mois de novembre. Nous ferons d’abord escale en Espagne à Viveiro, dans une charmante crique, pour nous protéger d’une tempête force 9/10.
Menus entre autres: tartiflette au poulet et morbier, salade de fruits exotiques frais, tajine de veau au citron et semoule de blé, miches de pain blancs, Jumbalaya, pain viennois, faux-filets grillés, ratatouille, pancakes au chocolat.

N’en déplaise aux Moitessiers de tout bords, les escales restent, pour la majorité d’entre nous, l’apogée de la vie en mer, sa quintessence et le fruit de tout nos efforts. Quelle joie, quelle excitation de jeter l’ancre sur des rivages inconnus, à l’abri de la houle et du vent, avec quelques jours devant nous pour explorer, baguenauder et balbutier quelques bribes d’espagnol approximatif. Que vais-je voir là-bas, à ces quelques encablures? Qui vais-je rencontrer?

Les prévisions météorologiques s’avèrent exactes, les 360 chevaux du moteur suffisent péniblement à contrer de dantesques rafales qui font chasser l’ancre. Après plusieurs heures d’âpres combats, La Boudeuse mouille plus avant à l’abri précaire du relief Galicien. Finis nos désirs d’oisives errances dans la bourgade espagnole, la surveillance du bateau doit rester entière, elle nous interdit de quitter le bord, d’autant qu’une navette en zodiaque dans de telles conditions, se terminerait assurément par une double vrille piquée ou autre gymnastique de même acabit. Peu importe, le spectacle de cette tempête se suffit à lui-même. Les rafales, la gîte du bateau et le bruit nous gardent tous sur le pont, autant par sens du devoir que par le désir de n’en rien manquer. Seuls sur notre trois-mâts, posé au milieu des éléments, la nature nous impose son existence et transcende la nôtre. Là s’arrête sans doute mes pâles chimères, je fais parti d’un tout, ici, maintenant, vivant.

Published inAventureTerre - OcéanVoile

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