Les bouches de Bonifacio,
Juin 2010
La navigation est lente pour rejoindre le point le plus au sud de la France. Eole n’y mettant pas du sien, le décor très minéral défile avec moult détails sur la mer d’huile. Pour en avoir tant entendu parler, je suis un peu déçue de cette monochromie embrumée des Lavezzi, surtout quand les Whitsundays sont à jamais gravées sur votre rétine.
Une fois au mouillage dans cette anse plus ou moins protégée, havre de paix des oiseaux de mer, un magnifique coucher de soleil happe toute notre attention. L’endroit attise ma curiosité.
Vraiment trop tard pour mettre un pied à terre ? Jamais !
Débarquant à la rame, nous longeons le muret du cimetière du Furcone pour nous enfoncer plus avant dans les terres. La lumière rasante enveloppe d’une teinte orangée le chaos rocheux. La prairie regorge de touches de couleur survivant à l’aridité du maquis. Un peu plus loin, au bout d’un sentier, se dresse une bergerie de pierre, probablement du 19ème. L’île est vaste et ne pourra être explorée dans son intégralité ce soir.
A cette heure tardive, l’endroit répond comme à un fantasme d’escale de tour du monde sur une île magnifiquement déserte … si on en oublie les quelques voiliers alentours.
Après une soirée comme toujours très agréable, l’équipage semble dormir à point fermé. Dans ma cabine, je récrimine, disserte et repeins en gris mon quotidien urbain. Ce soir là, la décision est prise : quelque chose doit changer coûte que coûte.
Mais au lieu de me laisser aller dans les bras de Morphée, les pas du Capitaine sur le pont me gardent éveillée. Est-il insomniaque ou craint-il un dérapage ?
Voilà comment 7 olibrius se retrouvent à assurer un double mouillage au clair de lune. L’un en homme grenouille sonde le sol marin de son puissant projecteur, l’autre s’évertue à faire fonctionner le moteur d’un youyou capricieux, le troisième finit par prendre les rames, les deux autres exercent leur regard perçant, le bras droit se rend fort utile alors que le chef d’orchestre à la barre du navire coordonne la manœuvre. Le huitième n’entendra parler de la péripétie nocturne qu’au petit déjeuner.
A l’heure où le soleil a rendu toute sa palette de couleurs aux Lavezzi, l’escale déserte et précieuse s’est transformée en destination de choix pour traines-couillons bondés. A bien y réfléchir aucun mépris ne m’assaille, juste une jalousie d’ainée qui se doit de prêter ses jouets …
L’annexe ronronnante s’éloigne, conduisant l’équipage aux abords de la Pyramide de la Sémillante pour palmer dans ses eaux turquoises. Qu’à cela ne tienne, nager jusqu’au monument ne me fait pas peur. Il restera à grimper en solo, nus pieds sur la roche, pour comprendre l’hommage fait aux 702 marins qui périrent lors d’une tempête de mi-journée, ce 14 février 1855.
De ce coté, les vagues s’éclatent et font bouillonner la mer tyrrhénienne. A l’abri des regards réprobateurs, plonger par la face ouest du récif pour rejoindre l’île principale, me vaut toute l’attention d’une mouette affamée. Une fois le pied sur la plage d’Achiarina, quelques autres criques plus intimistes se découvrent à mon œil curieux en arpentant l’île écrasée de soleil.
Quels bergers auront vécu ici 6 mois durant avec leur troupeau ? Vue sous l’angle printanier, la solitude me parait d’une douceur attractive. Il manque juste un optique pour emporter l’image du paradis sur terre. L’oubli sera rectifié.
Nous quittons à la voile la réserve naturelle des Lavezzi pour les Maddalena, chapelet d’iles au Nord-Est de la Sardaigne. A quelques miles de là, le paysage change significativement. Sous spi, la puissance de l’accélération se rend délectable, ce qui ne gâte rien de notre plaisir de mer. Mais sous l’influence de quelques venturis et une manœuvre peu académique du voilier, le spinnaker s’emmêle autour de l’étai. Il sera finalement récupéré avec brio.
Voiles affalées, à l’heure de trouver un abris pour la nuit, les italiens s’imaginent que nous allons payer une bouée de mouillage au prix d’une place de port.
C’est bien mal nous connaitre.
Alors que le soleil décline, c’est au moteur que le bateau se faufile vers Porto Puddu en Sardaigne. Chacun vaque paisiblement à ses occupations dans le carré, alors que je me surprends à aimer frissonner sur le pont, une main sur la barre à roue et l’œil sur la route.
Une certaine idée du luxe me régale, ce soir, prenant ma douche durant la navigation, prête à remonter à temps pour les manœuvres de mouillage.
A la nuit tombée, malgré une violente attaque de moustiques, la pêche miraculeuse des hommes du bord et un peu de rhum rendront notre soirée joliment festive !
Au matin, nous nous réveillerons au paradis des windsurfers.





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