1h30 du matin.
Assise par terre, je l’écoute avec intérêt parler de l’impondérable responsabilité de son travail, de la nécessaire réactivité de ses décisions.
Sa magnifique peau ne laisse pas supposer ses 56 ans.
Elle affirme que la perspective de la retraite lui est insupportable, même si elle pourrait dors et déjà lever le pied, voire cesser son activité.
L’ambiance feutrée de cette heure est propice à la confidence. Je sens qu’elle prendrait bien quelques minutes pour parler.
J’embraye sur l’une de ses phrases …
Afin d’être présente auprès de ses 3 enfants, elle a toujours exercé de nuit, étant sur le pont pour le petit déjeuner et le soir à la sortie de l’école.
D’un caractère décidé, elle fait face à une diversité d’interventions qui ne laisse aucune place à la monotonie. Mais pas question de venir sonner à sa porte lorsqu’elle n’est pas en service, puisqu’elle n’est pas en condition. Elle se prépare à être alerte physiquement et intellectuellement avant chaque garde. Préférant celles de 6 heures qui rendent plus à même de se donner à 100% … en mode efficacité.
Tout en rédigeant son ordonnance, elle expose les trésors de psychologie nécessaires à l’approche des pathologies psy ou pour convaincre un patient réfractaire des bénéfices d’une hospitalisation.
30 ans de ce traitement sans faille me la rend héroïque.
Depuis l’augmentation du nombre de sociétaires, les we de garde sont moins contraignants. Elle part ensuite sur l’implication d’un de ses collègues de 72 ans et les déboires d’une autre, en procès pour avoir respecté les protocoles de la Sécu. Quelle vocation !
Car en fait, le plus complexe n’est pas la relation avec le patient mais les exigences de la Sécurité Sociale qui sonne l’alarme à cause de son quota largement dépassé d’antibiotiques prescrits. Sauf que leur médecine n’a rien à voir avec les consultations en cabinet, puisqu’ils sont appelés en dernier ou seul recours.
Comment la pratique médicale peut-elle à ce point être régie par le sens financier ?
Pour exemple, bien que l’on sache que l’Amoxicilline n’aura pas l’effet escompté de l’Augmentin sur une otite, c’est pourtant l’antibio à large spectre (moins cher) qui est préféré par la Sécu, sous peine de remontrances, voire de sanctions appliquées au prescripteur.
Tiens, un recoupement : le même écho que Doc ‘… et un sourire’ qui s’élevait il y a deux mois contre l’impossibilité de prescrire une traitement contre les infections urinaires à une cinquième patiente par mois. Sans parler des complications administratives résultant du tiers payant généralisé qui l’obligerait à mettre la clef sous la porte.
Dans l’environnement où elle pénètre, l’intimité des gens, son métier si particulier fait appelle au cerveau reptilien qui glane les ressentis, les non-dits, des informations inexistantes en cabinet. « Il faut toujours écouter les mères », déclare-t-elle, « car ce sont elles qui connaissent le mieux leurs enfants. Cela permet d’éviter de passer à coté d’un élément essentiel. »
Estimant que je suis amène de comprendre, elle prend encore un peu de temps pour détailler le type d’auscultation à réaliser pour dépister une méningite ou une atteinte intestinale virale.
Vous connaissez ça :
Il suffit que le médecin apparaisse pour que l’enfant aille mieux !
En mode séduction, Petit Biloba interpelle la doctoresse par sa motricité fine et son langage. « Ne voyez-vous pas qu’il est en avance pour son âge ? » me demande-t-elle.
Donc évidemment, l’enfant fiévreux et amorphe qui une heure auparavant réclamait en gémissant un » ‘cament » pour supporter sa migraine est en pleine forme, me faisant regretter d’avoir appeler …
… SOS Médecin.
La voilà qui repart au cœur de la nuit.
PS : Je comprends mieux pourquoi j’aimais tant Médecins de Nuit quand j’étais gamine.
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