Ah … Mon plaisir … Le récit d’un Marin remontant le fleuve Oyapock :
Journal de bord N° 012, Terre – Océan, 21-03-2010
La Boudeuse se prête décidément bien à la poésie … à en juger le récit de Jean-Marc Leforestier, chargé d’autant de rigueur marine que d’émerveillement face à la nature environnante et pimenté d’un rien d’ironie.
Il a tellement raison : « Marin c’est établir une relation privilégiée avec les éléments naturels, et en retirer la pleine conscience de notre condition d’homme. »
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21 Mars 2010
Journal de bord N° 012,
par Jean-Marc Leforestier,
second capitaine.
15 mars 2010, embouchure de l’Oyapock.
Au cours de sa mission de travaux scientifiques sur les grands fleuves sud-américains, La Boudeuse et son équipage se devaient d’entreprendre la remontée de l’Oyapock, ce fleuve qui marque la frontière entre le Brésil et la Guyane française. L’ouvrage des Instructions nautiques du Shom le décrit assez sommairement, faisant état d’une cartographie douteuse et d’ « une navigation difficile et dangereuse ». Á charge donc pour nous de collecter les informations complémentaires nécessaires à la navigation. Le service hydrographique de la Direction Départementale de l’Équipement et la vedette de la gendarmerie maritime Mahury nous serons d’une aide certaine en nous fournissant, pour l’un, le rapport de la mission hydrographique menée en mars 1996 par le navire brésilien Argus et, pour l’autre, les cartes du fleuve éditées par la Marine brésilienne. Le Shom n’ayant pas jugé nécessaire de lever une carte de son côté.
La Boudeuse appareille donc le dimanche 21 février 2010, de la base navale de Cayenne à destination de Saint-Georges de l’Oyapock : petite bourgade présumée accessible à un navire de notre tirant d’eau. La nuit même, nous mouillons l’ancre dans la vaste baie de l’Oyapock, au pied de la montagne d’Argent, par six mètres de fond.
Le jour naissant découvre l’étendue merveilleuse de cette baie sauvage où n’est visible aucune présence de l’homme. Le vert dense de la végétation luxuriante contraste avec le beige clair des eaux limoneuses.
Le ciel de l’aube est chargé de grains. Un vol d’ibis rouges passe au-dessus de nous. L’heure est là, le moment est venu de remonter le fleuve, la marée n’attend pas.
Á l’approche de l’embouchure, le canot pneumatique Commerson est envoyé en éclaireur. Il sera chargé, tout au long de la remontée, de vérifier les sondes données par la carte et, le cas échéant, de trouver un passage parmi les bancs de sable et les roches qui tapissent le lit du fleuve. Á bord de La Boudeuse, l’atmosphère est tendue. Officiers, timoniers et vigies sont à leur tâche, chacun est conscient de devoir donner le meilleur de lui-même : cette navigation difficile l’exige. Il nous faut tenir une vitesse assez rapide de manière à progresser avec l’onde de la marée montante car seules trois heures de navigation nous sont possibles par jour, avant de devoir trouver un trou d’eau dans lequel mouiller l’ancre et laisser notre navire flottant à marée basse.
Dans la partie la plus large du fleuve, des difficultés imprévues se présentent. Commerson nous informe que des pêcheurs ont calé des centaines de mètres de filet sur notre route. Notre hélice, prise dans ceux-ci, nous conduirait en mauvaise posture. S’engage alors un véritable gymkhana entre les flotteurs de liège. Commerson, à faible allure, nous ouvre le passage. Nous passons trois bons quarts d’heure à sortir de ce labyrinthe.
Les rives du fleuve se resserrent. La jungle se fait plus prégnante. La mangrove a laissé place à une autre végétation : des palmiers de toutes sortes, des lianes et des bambous habitent les berges. Nous rencontrons le courant de marée descendante, le niveau de l’eau baisse, il est temps de trouver un lieu de mouillage propice. Le soir tombe, la silhouette du gréement de La Boudeuse se mêle aux grands arbres de la forêt vierge. Notre batterie de sabords noire et blanche se reflète dans l’eau calme du fleuve. Les bruits de la jungle nous captivent, nous passerons une nuit merveilleuse.
La matinée suivante, au mouillage, est mise à profit par les botanistes pour établir des transects sur la rive française. Des marins du bord les accompagnent. Les ichtyologues ne sont pas en reste, puisque différents filets sont calés dans les criques alentour.
Vers midi, alors que nous virons notre ancre au guindeau pour reprendre notre route, le ciel s’obscurcit soudain. Le vent se met à souffler en tempête et de véritables trombes d’eau s’abattent sur nous. Les berges du fleuve ont disparu, nous n’y voyons pas à vingt mètres. Cette grosse pluie chaude brouille tout. Notre ancre chasse et le moteur est embrayé en avant demi pour étaler, en attendant que le grain passe. Survient alors, à longer notre bord, l’étrange vision fantomatique de deux barques de pêche naviguant à couple dans la tourmente en partageant le gréement de fortune d’une voile commune. Échange de regards étonnés entre deux équipages aux corps ruisselants de pluie.
Les derniers milles de notre navigation vers Saint-Georges confirment l’imprécision des cartes brésiliennes et les limites de la méthode hydrographique dite « expéditive », employée lors de la levée de ces cartes. Je conçois que les bancs de sable puissent bouger, mais les roches, elles, ne bougent pas…. Nous en serons quitte pour quelques petites frayeurs.
Le charmant petit bourg de Saint-Georges est atteint le mardi 23 févier à 15h30, sous un soleil radieux. Joie et fierté sont dans le cœur de tout l’équipage.
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