… 20 ans.
Est-ce possible qu’autant de temps se soit écoulé depuis ce jour de juin où assis sur le dossier d’un banc public, nous discutions de l’avenir immaculé qui s’offrait … à moi ?
Je me demande encore s’il me croyait sincèrement aussi brillante qu’il le soufflait pour balayer mes doutes, un à un.
3 années à trépigner d’impatience à l’idée de sortir de ma steppe pour enfin ‘commencer à vivre’. L’ineptie m’attendrit aujourd’hui. Parce qu’à trois pas de la quarantaine, il s’avère que l’époque était d’une intensité inoubliable.
Je compris bien plus tard qu’obtenir le fameux diplôme signait la fin de cette complicité et des échanges existentialistes qui allaient avec.
L’homme aux yeux noirs était réputé exigent, exubérant voire fantasque.
Le genre de gars qui ne laisse pas indifférent, adoré ou détesté.
D’ailleurs, il m’impressionna tellement la première fois que j’eus à lui emprunter une burette que je redoutais de l’avoir comme prof l’année suivante.
Pourtant, dès la seconde, plusieurs d’entre nous furent emportés dans sa grande aventure des Olympiades de la Chimie. Comme beaucoup sautèrent du train en marche, il ne resta que deux vrais intellos de mes copains et moi-même, à présenter au concours.
Exigent, il l’était sans l’ombre d’un doute, fantasque pas plus qu’un homme libre, exubérant par un soupçon de coté méridional. Son enseignement était d’une efficacité redoutable, d’autant que contrairement à la cohorte de profs sans vocation, qui n’avaient que le bac à nous offrir, lui préparait fondamentalement ses élèves aux études supérieures.
En plus de solliciter l’intérêt, ses cours requéraient attention mais surtout questionnement. Il cultiva nos jeunes cerveaux à un certain esprit critique qui ne devait plus supporter d’absorber l’information sans réflexion.
Un mélange de connaissances et d’autorité, ponctué d’un humour que ses élèves lui rendaient bien.
Sinon comment expliquer une classe entière enturbannée de papier toilette ?
Sa pédagogie fleurie décelait l’incompréhension dans les regards, juste à temps pour les rattraper avec les mots justes. Intelligent, sans conteste, mais de cette intelligence humaniste qui pousse à refuser l’opportunité d’une maison aux enchères pour ne pas profiter du malheur de ses congénères.
Ses cours étaient le point d’orgue de nos journées sur la fameuse voie royale du bac C.
A chacune de mes envolées débridées, il aimait à me citer le célèbre « On est pas sérieux quand on a 17 ans. » de Rimbaud. Ce qui avait le don d’exaspérer l’absolu qui me chevillait au corps.
Comment peut-on croire que l’on joue, à ce point, son avenir en Terminale ?
Oh, je vous vois venir avec votre sourire en coin.
Réservez votre soupçon de lycéenne en quête de frisson, se pâmant devant son professeur, pour les séries B d’ado boutonneux.
Au fur et à mesure des heures non comptées, perçant la cuirasse, je l’apprivoisais sans vraiment vouloir comprendre.
Il était question d’estime, de confiance et de force de caractère.
Avec le temps, j’ai oublié combien l’effort de travail était intense, combien mon répondant était explosif, combien il faisait froid le vendredi soir en sortant tard du labo et même combien l’acide picrique peut décaper un sol !
Mais je n’oublie pas qu’il avait l’art de faire éclore mes capacités, croyant en moi plus que je n’y ai jamais cru moi-même.
Pas étonnant que ces 3 années de boulot, de rigolades, de ras le bol et de longues discussions furent déterminantes dans mon parcours professionnel, m’attachant simplement à suivre la voie qui m’était évidemment la plus facile. Et pour cause …
Et dire qu’à la base je voulais faire le concours général de physique !
Bien plus tard, je compris qu’il représentait probablement, à ce moment là, une figure paternelle aussi bienveillante que subversive, à une période où les liens du sang étaient trop fuyants pour m’y appuyer. On ne peut rivaliser avec Dire Strait, UB40 et Cat Stevens … 🙂
Ce que j’ébruite rarement c’est qu’au même titre que les ouvrages de Camus, il offrait à mon regard un angle neuf sur une époque révolue outre-méditerranée.
Sans le savoir, il cristallisa l’extraction intellectuelle de mon milieu naturel, en remettant en cause une partie des a priori qui avaient bercé mon enfance.
Pour sauver l’honneur, mon épreuve de physique-chimie du bac se ponctua par un 18/20. Car avec déception mais sans surprise, je ne me classais qu’à la 10ème place régionale des Olympiades de la Chimie, cette année-là.
Diplôme en poche, le reste de ma vie débuta, à 300 km de là et se poursuivit bien plus loin.
Cependant, le ‘joyeux coté rock’n roll’ de la prépa me renvoya frapper à la porte du Pygmalion, m’incrustant au beau milieu de ses révisions d’agrégation, comme un bateau revient à son port d’attache.
Bien que n’étant plus son élève, user du tutoiement ne fut pas si aisé.
D’autant que libéré du décorum scolaire, le regard se modifia.
Je découvris la probité dont il avait fait preuve toutes ces années.
Nous nous perdîmes de vue, au pied de la lettre.
Seulement l’absence a le détestable tort d’interdire d’offrir un soutien à la hauteur de celui qu’on a reçu.



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