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Hermann Hesse #8

« Je voudrais à présent te dire quelque chose ; une chose que je sais depuis longtemps et que tu sais déjà, toi aussi, mais que tu as peut-être préféré ne pas encore t’avouer. Je vais te révéler ce que je sais sur moi, sur toi et sur notre destin. Toi, Harry, tu as été un artiste et un penseur ; un homme débordant de gaieté et de foi ; toujours à la recherche du sublime et de l’éternel ; ne se satisfaisant jamais de ce qui est joli et médiocre.

Mais plus la vie t’a ouvert les yeux et fait prendre conscience de toi-même, plus ta détresse a grandi. Progressivement, tu t’es enfoncé jusqu’au cou dans la souffrance, l’inquiétude et le désespoir. Tout ce que tu connaissais de beau et de sacré ; tout ce que tu aimais et vénérais auparavant ; toute ton ancienne foi dans l’homme et dans la grandeur de sa destinée ne t’ont été d’aucun secours. Tout cela a perdu sa valeur et s’est effondré. Ta foi n’a plus trouvé d’air pour respirer ; or la mort par asphyxie est cruelle. Est-ce exact, Harry ? Est-ce là ton destin ? »

J’approuvai d’un signe de tête, approuvai, approuvai.

« Tu avais en toi une vision de l’existence, une foi, une exigence. Tu étais prêt à t’engager, à souffrir, à faire des sacrifices. Mais petit à petit, tu as remarqué que le monde n’exigeait de ta part aucun engagement, aucun sacrifice, aucune attitude de ce genre. Tu l’as compris : l’existence n’est pas une épopée avec des héros et autres grands personnages ; elle ressemble au contraire à un joli petit salon bourgeois où l’on se satisfait pleinement de manger et boire, de déguster le café en tricotant des chaussettes, de jouer au tarot en écoutant la radio.

Quant à celui qui est animé de désirs, qui porte en lui autre chose, la grandeur héroïque et le sublime, le culte des grands poètes ou celui des saints, c’est un fou et un Don Quichotte. (…)

Je ne les comprends que trop bien, tout comme ton dégoût de la politique ; ton découragement face aux bavardages et aux gesticulations irresponsables des partis, de la manière dont l’époque contemporaine pense, lit, construit, fait de la musique, festoie, se préoccupe de culture ! Tu as raison, Loup des steppes, mille fois raison, et pourtant, tu dois disparaître. Tu es bien trop exigeant et affamé pour ce monde simple et indolent, qui se satisfait de si peu. Il t’exècre ; tu as pour lui une dimension de trop.

Celui qui désire vivre aujourd’hui en se sentant pleinement heureux n’a pas le droit d’être comme toi et moi. Celui qui réclame de la musique et non des mélodies de pacotille ; de la joie et non des plaisirs passagers ; de l’âme et non de l’argent ; un travail véritable et non une agitation perpétuelle ; des passions véritables et non des passe-temps amusant, n’est pas chez lui dans ce monde ravissant … « 

Hermann Hesse, Le loup des steppes
p219 – Le livre de poche – Edition 19 – Août 2013

Published inPsycho...trucSe Definir

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