Si par chaque mot nous remportons une victoire sur le néant, ce n’est que pour mieux en subir l’empire. Nous mourons en proportion des mots que nous jetons tout autour de nous … Ceux qui parlent n’ont pas de secret.
Et nous parlons tous. Nous nous trahissons, nous exhibons notre cœur ; bourreau de l’indicible, chacun s’acharne à détruire tous les mystères, en commençant par les siens. Et si nous rencontrons les autres, c’est pour nous avilir ensemble dans une course vers le vide, que ce soit dans l’échange d’idées, dans les aveux ou les intrigues. La curiosité a provoqué non seulement la première chute, mais les innombrables chutes de tous les jours. La vie n’est que cette impatience de déchoir, de prostituer les solitudes virginales de l’âme par le dialogue, négation immémoriale et quotidienne du Paradis.
L’Homme ne devrait écouter que lui-même dans l’extase sans fin du Verbe intransmissible, se forger des mots pour ses propres silences et des accords audibles à ses seuls regrets. Mais il est le bavard de l’univers ; il parle au nom des autres ; son moi aime le pluriel. Et celui qui parle au nom des autres est toujours un imposteur. Politiques, réformateurs et tous ceux qui se réclament d’un prétexte collectif sont des tricheurs. Il n’y a que l’artiste dont le mensonge ne soit pas total, car il n’invente que soi. En dehors de l’abandon à l’incommunicable, de la suspension au milieu de nos émois inconsolés et muets, la vie n’est qu’un fracas sur une étendue sans coordonnées, et l’univers, une géométrie frappée d’épilepsie
Précis de décomposition (1949), Emil Cioran (1911-1995)
Philosophe et écrivain roumain
Merci B.
Voilà qui porte au silence – au moins pour quelques jours 😉 – histoire de profiter des hauteurs aux couleurs de l’automne.
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