Nous sommes des hommes normaux, finalement, dans un contexte d’exception: La Boudeuse.
Filippo Mennuni, Premier Lieutenant de La Boudeuse, 15-12-2009
L’ancien Capitaine de l’Adriatica nous livre, par le Journal de Bord n°7, sa reflexion sur les vecteurs du rêves.
Coïncidence … J’ai l’impression d’une conversation …
Sache que les écrits et les récits des voyageurs ne font pas que permettre le rêve. Ils montrent aux indécis que leurs aspirations peuvent prendre forme et se concrétiser.
Au delà du bien fait onirique, ils insufflent du concret et favorise l’action … Comme une réaction en chaine, une polymérisation radicalaire, ils permettent les aventures prochaines médiatiques comme confidentielles !
Alors des hommes ordinaires … probablement pas !
Puisque nourris à la même littérature aventureuse, il y a ceux qui ont une bannette sur La Boudeuse et les autres. 😉
Merci donc de penser à nous dès l’aube !
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Environmental Ocean Team
Intervista a Filippo Mennuni ed Emilio Tesi
Missione Alboran
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Journal de bord N° 007
( Lat. 13°45 N, Long 23°44 O )
Par Filippo Mennuni,
Premier lieutenant.
Mardi 15 décembre 2009
En route vers Cayenne, Guyane Française, Amérique du Sud
A huit heures s’achève mon quart de navigation, les mêmes horaires depuis le départ de Brest. C’est un bon quart puisque je peux profiter de tous les levers de soleil du voyage.
Nous sommes quelque part au sud-ouest de l’Archipel du Cap Vert, à une centaine de mille de distance. Ce matin le ciel était très bleu et son reflet colorait la mer d’une intensité qu’on trouve seulement en haute mer. En haute mer et en Méditerranée, ma Mer!
Je tuais mon temps à la recherche d’un bateau sur l’horizon, inconscient compagnon de voyage dans l’immensité de l’Océan, tout en sachant que d’ici jusqu’à Cayenne il y aurait très peu de rencontres. J’écoutais le son de l’eau le long de la coque, dissimulé par le ronronnement du moteur à moyen régime.
Et mes pensées revenaient en arrière, un soir de fin d’été 2008. J’étais ancré avec mon voilier devant le port d’Ustica, une des iles du nord de la Sicile, paradis des plongeurs, riche d’histoire et parfaitement conservée dans son patrimoine naturel. J’y étais avec quelques amis, à boire du vin doux de Pantelleria et à parler de mer, d’aventure et de littérature. Parmi eux un écrivain suédois, Bjorn Larsson, que j’aime beaucoup pour sa recherche continuelle de la liberté et pour le profil assez libertaire des protagonistes de ses romans. Il me disait: » Nous sommes le rêve des autres. Les gens, à travers nos récits, nos contes et même nos vies, rêvent. Et ils voyagent à travers nos mots et notre entreprise. » Est-ce vrai aujourd’hui? Sommes-nous, l’équipage de La Boudeuse, capables de faire rêver les gens grâce à nos navigations, nos projets, notre façon de vivre la mer? Je partage une aventure unique, sur un bateau unique, avec un équipage unique.
Le voyage imaginé par son capitaine représente l’esprit même de l’aventure humaniste et scientifique. Il sera raconté sur internet, à la télévision et dans des livres. Des milliers de personnes pourront ainsi connaître la Mission Terre-Océan et les hommes qui la réaliseront, jour après jour…
Il y en aura qui rêveront, à travers nous. Ils rêveront de voyages, de mers lointaines, d’îles perdues, de rivières dangereuses et de peuples de l’eau. Ils imagineront des hommes libres qui choisissent leur destin tout en assumant les contraintes journalières. Ils désireront vivre, comme nous, au rythme de la nature et de la mer pour se débarrasser des inutiles contraintes journalières en se projetant en nous, marins de La Boudeuse.
Voila à quoi je pensais ce matin pendant que le soleil, encore caché derrière l’horizon, envoyait ses rayons dorés vers le bas des cumulus tropicaux, ces nuages rondelets et épais typiques à l’alizé, vent qui souffle dans ces contrées.
Nous sommes et serons le rêve des autres!
Cela signifie que nous sommes en mesure de transformer en réalité « ce qui pourrait être » ou de rendre à nouveau réel ce qui est désormais caché dans les pages des récits des grands navigateurs et explorateurs d’autrefois. Mais l’orgueil de se découvrir le rêve des autres est aussi une satisfaction ambiguë: il ne faut pas décevoir les rêveurs qui viennent à nous. Tout comme le disait mon ami Bjorn Larsson, assis dans le cocpkit de mon voilier, il faut trouver le temps d’échanger quelques mots avec eux, quitte à le faire, pour l’instant, par le seul moyen disponible qui est ce même journal de bord, faute de pouvoir les rencontrer et leur parler. Et il faut qu’ils repartent avec des fragments de cette rencontre. Par exemple la mémoire des nos récits. Bjorn me rappelait aussi des mots d’un autre écrivain de voyage suédois, Harry Martinson, prix Nobel de littérature: « Notre idéal de voyage ne devrait pas être le calme plat, qui peut transformer la mer en un marécage, ni la bourrasque, mais le puissant Alizé, plein de vie, de joie, de force et de santé, qui balaie la mer avec son souffle perpétuel. » Cela devrait valoir pour tous les rapports humains. Le sens des proportions, le « bon » compromis, le juste milieu, le dialogue, les solutions négociées – d’ailleurs nécessaires sur un bateau qui vit en harmonie – ne sont pas des faiblesses, quelque chose « faute de mieux », le moindre mal, mais une force, une recharge d’air constante.
Huit heures trente. Mon quart achevé je retrouve ma couchette et l’intimité de ma cabine. En descendant je croise les regards de mes compagnons, certains encore éteints par un récent réveil, d’autres déjà vifs et plein d’énergie pour la nouvelle journée. Les yeux de quelqu’un me parlent, sans besoin de mots. J’aime le silence. Pas de faux, ici! Que du réel. Des journées comme celles-ci donnent de l’espérance. La possibilité amicale et immédiate de nous écouter réciproquement est possible, meme avec toutes ces histoires personnelles différentes et nos ambitions parfois contradictoires. Il en faut de peu, finalement. Il suffit de ne pas se prendre trop au sérieux (tout en restant professionnel) et d’y mettre un peu de bonne volonté et de gentillesse. Ce qui n’est pas en contradiction avec la rigueur du travail. Un peu de sens de l’humour, meme à ses propres dépens, et les jeux sont faits. Combien de vies croyons nous avoir?
Nous sommes des hommes normaux, finalement, dans un contexte d’exception: La Boudeuse.
Bon vent.

[…] l’immensité rapproche les hommes plus que l’on croit pour que l’équipage de La Boudeuse pense aux simples rêveurs que nous sommes alors qu’ils sont au milieu de l’Atlantique. Mais je sais qu’ils […]