Je songeais en même temps : cette façon que j’ai à présent de m’habiller et de sortir pour me rendre chez le professeur, pour aller échanger avec lui des amabilités plus ou moins hypocrites sans rien avoir vraiment voulu, ne m’est pas propre.
La plupart des hommes agissent, vivent et se comportent ainsi jour après jour, heure après heure, par nécessité, sans rien désirer vraiment. Ils font des visites, s’entretiennent de choses et d’autres, s’acquittent de leurs heures de service dans les bureaux par obligation, machinalement, sans le vouloir. Cela pourrait aussi bien être accompli par des machines ou ne pas se passer. C’est précisément cette mécanique ininterrompue qui les empêche de porter comme moi, un regard critique sur leur existence, de voir et de sentir sa stupidité et sa fadeur, le rictus atroce de son ambiguïté, sa tristesse et sa solitude sans espoir.
Oh, néanmoins, ces hommes ont raison, infiniment raison de vivre ainsi. Ils jouent à leurs petits jeux et courent après ce qui leur semble important, au lieu de se défendre contre cette mécanique accablante et de fixer le vide avec désespoir, comme je le fais, moi qui ai quitté le droit chemin.
Ainsi, s’il m’arrive parfois dans ces pages de mépriser, de railler les hommes, cela ne doit inciter personne à penser que je voudrais rejeter la faute sur eux, que je voudrais les accuser, les rendre responsables de mon malheur personnel !
Quant à moi qui suis allé si loin, qui ai atteint les limites où l’existence sombre dans les ténèbres sans fond, je me trompe et je mens en essayant de persuader les autres et moi-même que cette mécanique peut également continuer de fonctionner dans mon cas, que j’appartiens encore, moi aussi, au gracieux univers enfantin des jeux éternels !
Hermann Hesse, Le loup des steppes
p119 – Le livre de poche – Edition 19 – Août 2013
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