Elle traine sur le sol, ouverte, à coté des coloriages éparpillées.
Petit Ginkgo (5 ans et 11 mois) n’avait même pas l’âge de tenir un crayon lorsque je l’ai achetée. J’avais vu passer la publicité Caran d’Ache sur une vente privée quelconque. Alors me remémorant tout le plaisir vécu, je me suis dit que lui aussi se ferait de merveilleux souvenirs, pleins de couleurs.
J’étais déjà vieille me semblait-il, 8 ou 9 ans quand ce soir là ce Monsieur Jovial, bien rond entra chez mes parents, un trésor à la main. La boite de Caran d’Ache était longue, très longue, dégradée comme un arc en ciel. Un bien bel objet.
Lui était grossiste en cartes.
A l’époque, j’entendais parler de VRP, sans comprendre ce que les grands entendaient par là. Je n’ai saisi les contraintes de son métier que 20 ans plus tard, lors de mes déplacements en clientèle.
Il traitait avec ma mère pour ravitailler le Marigny en cartes de toute sorte, d’anniversaire, de félicitations de mariage, de naissance, mais je ne crois pas qu’il faisait les cartes postales.
Sa convivialité le faisait inviter dans ce petit monde des Tabacs. En laissant trainer mes oreilles, je crus comprendre qu’il avait sa cantine au Relais de la Maladière, chez une jeune veuve, mère de l’une de mes copines. A chaque saison, il arrêtait sa tournée dans ce coin et ils oubliaient leur solitude ensemble.
J’aimais bien qu’il vienne diner à la maison car le repas était animé de nombreux esclaffements. Pouce-Pouce, comme aimaient à l’appeler mes parents, nous parlait avec fierté de sa fille Véro et nous contaient les histoires de ses clients, à la manière du rémouleur qui passait dans les campagnes colportant les nouvelles de la région. Il parlait du Doubs avec un accent typique et se resservait volontiers en vin.
Un jour, j’ai vu la visage de mon père se décomposer après avoir tiré les cartes.
Pouce-Pouce l’avait appelé très inquiet par la disparition de son épouse, dépressive chronique. Il avait donc pensé aux quelques dons de mon père, comme un dernier recours, puisque les flics piétinaient depuis des jours. Au téléphone, j’entendis parler ombrageusement mon père de péniche et d’eau, comme un mauvais présage. Quel choc quand nous apprîmes qu’ils avaient retrouvé ce qu’il restait du corps de son épouse dans une écluse. De ce jour, je pris le tarot bien plus au sérieux.
Les taxes augmentant, mes parents vendirent le magasin et Pouce-Pouce disparut du tableau.
C’est bien des années plus tard, alors que je m’essayais au joli métier de moniteur de voile que nous le retrouvâmes à la Chaume, de l’autre coté du chenal des Sables d’Olonne. Il vivait dans un appartement étriqué avec un femme plus jeune que lui dont je ne garde pas plus de souvenir.
Il nous parla de sa nouvelle vie et de Véro … et moi, de la boite de couleurs que j’avais empaquetée dans mes affaires pour partir étudier loin des miens. Quoiqu’un peu étonnés de le voir rétréci, nous étions rassurés de le trouver apaisé.
L’annonce de sa mort, peu de temps après, nous cueillit le cœur.
Il ne restait plus qu’une boite de crayons de couleur Caran d’Ache pour me rappeler ce Monsieur qui semble-t-il avait un don pour écouter les autres.
Et puis bien des années plus tard, il y eu une nouvelle boite ‘junior’ pour mon fils qui range ses crayons dans l’ordre des dégradés de couleurs …
… probablement aussi émerveillé que moi par cette jolie chose.


La jeune génération est comme tout le monde, mue dans une société où la satisfaction est rapide et instantanément renouvelée. Cela pose donc la question de la frustration à bon escient.
J’avoue qu’il faut parfois me faire violence pour ne pas céder à la frimousse d’ange de Petit Ginkgo, tout en lui expliquant le pourquoi du comment. Pourtant, enfant (avant l’adolescence, j’entends 😉 ), nos parents imposaient le ‘non’ sans qu’il y ait possiblilité d’insister’. Et pourtant, je n’étais pas plus malheureuse.
Petit Ginkgo est régulièrement face à un refus car il est important de savoir se contenter de ce que l’on a, surtout dans une société qui lui offrira peut-être moins que ce qu’il reçoit aujourd’hui.
Il n’est pas simple de trouver le juste dosage entre faire comprendre que le bonheur ne réside pas dans l’achat et éviter de faire naître une névrose qui le conduirait radicalement à l’effet inverse.
D’autant qu’attendre un jouet des semaines durant, en fait aussi sa valeur. Plutôt que d’être remisé dans le placard une fois la nouveauté passée, le jouet a été tellement rêvé et les jeux si bien imaginés qu’il en profite énormément.
Et dire que les études s’accordent à montrer que les personnes ayant expérimenté la frustration bien dosée dans l’enfance ont moins de chances de devenir délinquantes car elles savent gérer ce fameux sentiment de frustration. Ce serait d’ailleurs une des clefs de l’adolescence tranquille. (Le bon sens aurait pu nous conduire aux mêmes conclusions !) Sauf que de nos jours, les enfants sont en permanence soumis à une multitude de stimulus qui rendent confus leurs réels désirs, car leurs besoins ont finalement peu évolués.
Le travers de cette éducation qui se veut à l’écoute des enfants, est ‘l’explication à tout bout de champ’. Même si l’explication est souvent essentielle, un peu d’autorité bien ciblée ne fait aucun mal, bien au contraire. La vie s’en voit simplifiée pour tout le monde sans que les gamins soient affligés pour autant. J’ai trop vu, dans ce milieu de l’éducation alternative, de parents devenir esclaves de leurs enfants parce qu’ils voulaient trop bien faire. Ils sont finalement dépassés, épuisés.
Après, cela dépend du caractère du môme. Certains seront curieux de ce qui les entoure et souhaiteront comprendre, toucher, explorer. D’autres seront blasés car ils n’ont jamais été sensibilisés au bien être simple que procurent leurs 5 sens. C’est pourquoi, il s’agit d’équilibrer leur vie virtuelle et instantanée avec du concret, du réel, du goût de l’effort, de l’attente, des saveurs et du discernement. Il est important de leur montrer qu’ils sont aptes à réaliser de nombreuses choses par eux-mêmes (sans les priver de la norme dans laquelle ils évoluent).
D’ailleurs, les adultes ne sont pas exempts de cette perte de réalité.
Comparés à nos grand-parents, nous ne savons plus faire une multitude d’actions par nous-mêmes. Nous sommes alors obligés de payer tout un tas de services sensés nous simplifier la vie (couture, réparation auto, plats cuisinés, nettoyage, décoration, construction, livraison en tout genre, voyage clef en main, fruits & légumes hors saison, etc). Même ‘éduquer les enfants’, quelqu’un le fait à notre place depuis leur plus jeune âge, à en croire le temps infime que nous passons avec eux chaque jour ! De nombreux domaines se sont complexifiés, les activités professionnelles se sont donc hyper spécialisées et fatalement hyper standardisées, nous rendant identiquement incompétents dans tous ces domaines qui nous échappent.
Ce symptôme se retrouve à l’échelle nationale : en France, la variété de l’emploi se limite petit à petit aux services, le tertiaire. Le primaire et le secondaire, étant de plus en plus externalisés, les importations augmentent embarquant le coût de la vie avec elles. Il faut alors travailler encore plus pour pouvoir se payer tous ces services ‘si indispensables’ et accéder aux produits des secteurs primaires et secondaires. CQFD.
En un peu plus d’un siècle, l’échelle des valeurs a été complétement bouleversée.
Le progrès qui apportait un peu de confort à la rude vie d’hier a mué ces 50 dernières années. Il est en train de gangréner notre actuelle qualité de vie (pouvoir d’achat déplorable, obésité, normalisation, pollution, cancer, quête de sens, etc).
Je ne suis pas une passionaria de l’éducation de grand-papa (bien au contraire), une extrémiste opposée à la mondialisation (opposée à l’uniformisation, c’est sûr), ni politiquement engagée d’un coté comme de l’autre (ils se valent tellement, mais je vote), ni écologiquement intégriste (une écologie de marché, ça existe ?) mais fort de toutes ces constations, je suis convaincue que l’homme de la rue est capable de changer les choses à son niveau.
Cela se propagera … c’est sûr !
Vive le bon sens, l’éducation éclairée et la simplicité volontaire !
bouleversante, l’histoire des cartes. de qui tenait-il ce don ????????????? si souvent décrié et pourtant utilisé par les plus « grands ».
la boîte de couleurs: le plus grand plaisir de mon fils lorsqu’il était petit était de pouvoir se servir de la « boîte de couleurs » de son père comme du reste de ses pinceaux.
Pour ce qui est du rapport aux objets des enfants d’aujourd’hui, c’est comme tout, ça dépend des enfants.Mon petit fils n’a rien d’aussi précieux que les objets qu’il retrouve à la maison ayant appartenus à son père.J’ai découvert très récemment qu’il attachait beaucoup d’importance à certaines choses ramenées de chez son arrière grand mère , donc, tout n’est pas perdu!!!!!!!!!!
Un genre de nostalgie pour des objets que maintenant on nomme vintage. Je comprends d’autant mieux que mes parents, dans leur magasin de Thonon, vendaient en plus des livres ‘office’ derniers sortis, des manuels scolaires, beaucoup de papèterie, donc ces boites de Caran d’Ache dont tu possèdes la plus grande. Les enfants d’aujourd’hui ont certes gagné beaucoup, mais ils ont perdu aussi pas mal de sentiments, et plus dans leur rapport aux objets. On dit qu’ils ne conservent plus, qu’ils voient les objets comme des kleenex, mais après tout, les objets qu’on leur propose maintenant valent-ils le respect et l’amour que nous leur portions? On (pas ‘nous’ leur a fabriqué un monde où tout a pris un autre sens et une autre valeur. Nous le regrettons parfois, mais nous ne pouvons remonter le fleuve, n’est-ce pas?