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La Boudeuse 2010 – Journal de Bord n°16

26 Mai 2010

Journal de bord N° 16
par Nathalie Franceschi
Scientifique
Retour en Guyane, mars 2010

Instantanés guyanais

Relativité

La pirogue file sur l’eau aussi lisse qu’un miroir et qu’elle est seule à troubler. Il fait nuit. Sans le bruit du moteur, ce moment serait parfait. Les berges sombres défilent de chaque côté et le ciel, immobile au-dessus de nos têtes, semble être là pour nous rappeler la relativité de toute chose. Je m’allonge, le nez au ciel et les yeux dans les étoiles. Si je mets mes mains autour de mes yeux, comme des jumelles, j’occulte tout ce qui n’est pas le ciel, je suis seule et alors tout devient immobile. L’eau est si calme que la pirogue ne bouge presque pas, et il suffit de très peu de concentration pour m’imaginer étendue sur une plage, une terrasse ou n’importe où ailleurs sur la terre ferme.
C’est très étrange cette sensation d’être immobile alors qu’on avance à plusieurs dizaines de kilomètres à l’heure… Mais là-haut les étoiles et la lune sont impassibles, aussi fixes à mes yeux qu’elles sont mobiles dans l’univers…

Sonorités nocturnes

La nuit est sombre. A travers la moustiquaire de mon hamac, je ne distingue même pas la bâche qui me protège de la pluie tombant paresseusement à travers les arbres. Les yeux fermés, j’emplis mes oreilles de tous les sons de cette nuit en forêt. Quelque part derrière moi des crapauds conversent bruyamment, faisant concurrence aux ronflements qui me parviennent du hamac voisin. Les feuilles murmurent sous la caresse du vent, tandis que la petite pluie, soudain, se transforme en trombes d’eau vrombissantes. Le bruit en est presque assourdissant et je savoure ce moment, bien au sec sous le grain tropical. Le calme revient presque aussi soudainement qu’il a cessé, et les crapauds reprennent leurs droits. Et tout à coup, le son que j’espérais… Il commence comme un souffle de vent lointain, puissant. Je reste aux aguets, attendant la suite. Seule au milieu de la jungle vivante, au milieu de mes camarades endormis, je me sens envahie par la chair de poule qui remonte de mes chevilles jusqu’à mon cuir chevelu. Loin, très loin semble-t-il, le plus incroyable son de la nuit enfle et se propage. Indescriptible, il reste pour moi le symbole même de ces nuits passées en jungle. Je reste longtemps ainsi, immobile et les yeux grands ouverts, tendue vers ce cri. Cette nuit, j’ai entendu les singes hurleurs…

Silence

Nous rentrons de mission. Plusieurs jours à partager la vie d’orpailleurs illégaux. Ce retour de nuit, forcé d’ailleurs car il nous a fallu attendre la marée, est l’un des moments les plus magiques qu’il m’ait été donné de vivre ici.
Avant d’arriver sur le fleuve que nous remontons à présent, il a fallu sortir de la crique qui menait à la piste conduisant au camp illégal. Dès que la marée montante eut apporté suffisamment d’eau pour permettre à notre pirogue bien chargée – dix hommes et femmes et leur matériel – de repartir, nous avons tenté notre chance dans la nuit noire. Impossible de mettre le moteur en route, nous avançons donc à la pagaie. Et magique est le seul mot qui me vient à l’esprit. Dans le silence de la forêt endormie nous glissons sur l’eau, sans heurts et sans bruit. Jamais l’homme n’a autant fait partie de la nature que de cette façon là, avançant à la force des bras au milieu de cette jungle qui lui laisse à peine la place de passer et de se faufiler entre les troncs. Les gigantesques contreforts des troncs de la forêt inondée surgissent brusquement de l’obscurité, fantomatiques, majestueux, et se succèdent sans fin. Dans le noir, les sens s’aiguisent, les yeux fouillent l’obscurité à la recherche d’yeux brillants, le moindre son est entendu et décrypté. Pas de caïman, dommage… Des odeurs nous assaillent, odeurs de forêt, de mangrove et de chair en décomposition. Pas de doute, des cadavres flottent sous cette eau noire…
Je tente de graver ce moment dans ma mémoire, dans mon corps même. Ne pas oublier. Ne pas oublier ces moments précieux, uniques et que nous avons la chance de pouvoir vivre ainsi. Saisir le plaisir au vol, savoir profiter de ces choses aussi simples que le vent sur son visage, la chaleur du soleil sur son dos ou la solitude silencieuse d’une nuit au large…

http://archive-org-2014.com/open-archive/3538351/2014-01-15/http://la-boudeuse.org/journal-de-bord/journal-de-bord-n%c2%b0-016/

Published inTerre - Océan

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