Cyril Millet, intendant-cuisinier du bord est de retour en Guyane !
Mais alors les équipiers faisaient-ils la popote …
à tour de rôle, pendant son absence ?
Sa prose précise, abondante et truffée de digressions culinaires expose dans Journal de bord N° 014 rendez-vous manqué avec les orpailleurs clandestins, reconnaissance d’une passe vers l’embouchure de la « Crique Vieille », faune dans cette moiteur vaseuse et recherche de batraciens et de serpents lors de laquelle il rencontre mygales, nid de guêpes et chauve-souris.
» (…) Ce retour de nuit s’effectue à la lampe frontale, ce qui nous permets de suivre le sentier dans la jungle tout en réfléchissant sa lumière sur les yeux de nombreuses bestioles. Une fois la nuit noire bien installé, je me retrouve encerclé de paires d’yeux immobiles, essentiellement des araignées, reconnaissables à la clarté bleuâtre et scintillante de leur multiples yeux, tandis que ceux des grenouilles, plus gros, diffusent un orange plus terne, à ras du sol. (…) «
Hormis les moustiques, il parait s’être bien aguerri depuis ses émerveillements nautiques (La Boudeuse 2009 – Journal de Bord n°4)
Merci de ce long récit qui exprime avec détails
la vie des équipes lors des expéditions.
Et puis, il y a cet article publié hier dans Les Echos Mal de mer, mode d’emploi … – en consultation payante – qui aborde la Jonque et le 3 Mats La Boudeuse !
Mais c’est tout ce que je sais !
Précédemment : La Boudeuse 2010 – Journal d’un “Mousse” n°7
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Journal de bord N° 014, Terre-Océan, 28-04-2010
Mal de mer, mode d’emploi, LesEchos.com, 27-04-2010
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28 Avril 2010
Journal de bord N° 014,
Cyril Millet,
intendant-cuisinier
Kourou, le 27 avril 2010.
Suite à une luxation d’épaule au Cap Vert et une traversée de l’Atlantique le bras en écharpe, j’ai dû rejoindre la France pour une période de trois mois de convalescence. Me voici de retour sur La Boudeuse en Guyane, bien décidé à n’en plus rien manquer!
Dès mon arrivée à bord, me voilà parti avec Amaury Bironneau, l’administrateur du bord, et Marc Bernadas, l’un de nos gabiers, en mission de contact avec des orpailleurs clandestins à environ deux heures de Kourou. Ce contact suit toute une série de missions chez les chercheurs d’or clandestins effectuées en mon absence par le reste de l’équipage.
Au moment et au point précis du rendez-vous avec ces nouveaux orpailleurs, nous ne trouvons qu’un camion de gendarmes, armés de fusils à pompe et de pistolets, menant une campagne contre ces clandestins dans le cadre du plan HARPIE. Certes, la lutte contre les orpailleurs illégaux est indispensable, mais elle n’arrange pas nos affaires, remises à plus tard. Nous rebroussons chemin sans omettre de passer voir la mine d’or Boulanger, légale celle-ci, et la plus ancienne concession Guyanaise.
Le spectacle est saisissant: un chantier apocalyptique, fait de monticules de terre orange vif, ponctués de bassins de décantation verts pomme, d’où s’écoule une eau redevenue claire qui rejoint une rivière préalablement détournée à cet effet. La concession trône au milieu d’une végétation luxuriante dont la frontière ne saurait être plus nette; en effet, sur quelque mètres, le paysage passe du vertical à l’horizontal et du vert à l’orange. Il semblerait qu’une gigantesque bombe à explosée au beau milieu de la forêt et que ce faisant, elle a effacée toute trace de végétation en son épicentre. Seule vie sur cette terre désolée, des bulldozers et des ouvriers pataugent péniblement dans la vase argileuse, sous un soleil sans ombre et une moiteur étouffante, à la recherche du précieux métal. On ne saurait mieux illustrer « la fièvre de l’or« . J’éviterais à l’avenir de qualifier la cuisine de dur labeur!
Quelques jours plus tard, à la nuit tombée, La Boudeuse et son équipage appareillent de Kourou pour une courte navigation nocturne à destination de la Pointe Behague, du côté du Brésil. Accompagnés d’une demi-douzaine de naturalistes de la DIREN (Direction Régionale de l’Environnement), nous devons y explorer une mangrove largement inconnue. Nous jetons l’ancre à trois miles des terres, car il y a très peu de fond sur ces côtes. La Boudeuse se retrouvera posée sur la vase malgré cette respectable distance; mais peu importe, la prochaine marée haute l’en sortira. Je serais pour ma part de la mission de reconnaissance, à bord de l’annexe Commerson, avec Sébastien Lemoine, premier lieutenant, Gérald Musereau, lieutenant mécanicien, et Katell Strasser, l’une des jeunes lauréates du concours jeunesse organisé avec la BNP Paribas. Notre mission: trouver l’embouchure de la « Crique Vieille« par où pénétrer la pointe Béhague, aidé d’une carte terrestre plus qu’approximative, puisque
confondant la vase à fleur d’eau avec la mangrove et la forêt.
L’expédition qui suivra notre reconnaissance ne pourra entrer dans la mangrove qu’à marée haute. En attendant, nos camarades préparent leur matériel et nous partons en reconnaissance.
Impossible de s’approcher à moins d’un mile de la mangrove, même en zodiac; nous nous envasons à plusieurs reprises. La plupart du temps, Gérald parvient à nous en sortir avec quelques manipulations du moteur et les jurons adéquats; mais cette fois, nous avons été trop impatients et il nous faut sauter dans la vase à pieds joints pour pousser notre embarcation. Curieuse sensation que d’avancer pieds nus dans cette accueillante tiédeur sans connaître la vivace garniture de cette soupe aux lentilles (potage Esaü pour les gourmets).
A distance, bien malin qui saurait voir une aspérité dans cette immensité de vase et de palétuviers; hors, malins, nous ne le sommes pas. Vu nos résultats, on pourrait même nous prêter le quotient intellectuel d’une méduse échouée… C’est probablement ce que spécula un pêcheur brésilien rencontré par hasard (encore un illégal pillant les ressources de la Guyane) en nous indiquant l’embouchure de la « Crique Vieille« . Dotés de cette nouvelle information et d’une marée un peu moins basse, nous trouvons rapidement notre destination.
Le bras de mer caché par un îlot au centre de l’embouchure, mesure dans les cinquante mètres de large et se resserre à mesure que nous avançons, jusqu’à ne pas mesurer beaucoup plus que notre zodiac; mais les quelques kilomètres qui nous séparent de cette échéance seront riches d’observations et de sensations. Nous avançons sans peine sur ces eaux plates, bordées d’immenses palétuviers. Des aigrettes blanches, des busards mangeurs de crabe et des ibis rouges s’envolent à notre passage. À mesure que la rivière se resserre, la végétation se referme sur nous et nous offre enfin un peu d’ombre! Mais au cœur de la mangrove vivent les plus vicieuses créatures de l’évolution: moustiques, yinyins, taons, mouches plates, guêpes et araignées revendiquent une terre qui fut toujours la leur. Lorsque nous nous arrêtons pour relever un point GPS ou prendre une photo de reconnaissance, la quantité et la fréquence des attaques s’intensifie. Bien entendu, nous sommes enduits de lotion anti-moustique, dont l’étiquette tapageuse nous promet huit heures de quiétude…mensonge! Huit secondes peut-être.
Si les insectes suceurs/piqueurs ne sont nullement intimidés par notre présence, il en va autrement de bien d’autres créatures, que leur fuite nous permet de repérer: grenouilles et crapauds, « poissons gros yeux », crabes de mangrove et un lourd plouf dont je pense pouvoir attribuer l’origine à un caïman. Il est malheureusement temps de faire demi-tour, le corps expéditionnaire attend nos informations autant que notre embarcation; de plus, nous ne pourrons guère aller plus loin, le zodiac brosse maintenant fréquemment les jeunes pousses de palétuviers bordant les berges vaseuses.
Je laisse à d’autres le soin de vous conter l’expédition elle-même dans les mangroves. Je puis simplement vous dire qu’ils et elles mangèrent debout dans la vase, dormirent dans des hamacs nantis d’illusoires moustiquaires, subirent d’invraisemblables quantités de piqures, dénichèrent de nombreuses espèces de plantes, batraciens et reptiles, pataugèrent dans le potage Esaü, mais apprécièrent grandement cette nature aussi vierge qu’hostile.
Il est déjà temps de lever l’ancre. Encore quelques heures de navigation et nous mouillerons sur le fleuve Oyapock, proche du village de Ouanary. Certains irons à la recherche de chauve-souris, d’autres d’oiseaux ou de plantes; quand à moi, je pars dans la forêt avec Michel Blanc, naturaliste pluridisciplinaire, en quête de batraciens et de serpents. Nous partons en début d’après-midi, pour faire la marche de retour la nuit, car nous cherchons des espèces diurnes autant que nocturnes.
Nous commençons par traverser le village de Ouanary, où Michel me fait goutter à chacun des fruits croisés: goyave, mangue, ouarara, pois sucrés, cacao. J’ai l’impression d’errer dans une confiserie! Je trouve un fruit à l’allure particulièrement étrange et soulève la feuille qui le cache afin que Michel puisse me confirmer sa comestibilité. Avec un mouvement de recul à peine perceptible, il m’apprend que c’est en faite un nid de guêpes!
Nous marchons à environ 1 km/h, afin de ne rien manquer, le but n’étant pas d’aller loin mais de trouver des animaux. Michel s’arrête toutes les dix minutes pour ramasser et photographier de minuscules grenouilles parfaitement camouflées qui me sont totalement invisibles; comment les repère t-il? Par leur sauts à notre approche, je perçois sporadiquement quelques uns de ces sauts et alerte Michel qui trouve invariablement des grillons.
Au cours de ces dix heures de marche, nous n’observerons aucun serpent, mais un pécari à collier, sorte de petit cochon sauvage, boulottant tranquillement un fruit trop mûr en nous regardant. Nous verrons également quantité de mygales, toutes de la taille de ma main, des fourmis longues comme mes phalanges, des araignées faucheuses de l’envergure d’une assiette (et pas d’une assiette à dessert!) que les guyanais surnomment » l’araignée 24 heures », le temps nécessaire pour qu’un homme succombe à sa morsure. Michel m’apprend qu’elle est en fait parfaitement inoffensive et la pose sur sa main pour le prouver.
18h30, le soleil se couche; il est temps de rebrousser chemin pour rejoindre le carbet de Ouanary, structure ouverte sur les cotés, faite de piliers sous un toit permettant d’y tendre des hamacs.
Ce retour de nuit s’effectue à la lampe frontale, ce qui nous permets de suivre le sentier dans la jungle tout en réfléchissant sa lumière sur les yeux de nombreuses bestioles. Une fois la nuit noire bien installé, je me retrouve encerclé de paires d’yeux immobiles, essentiellement des araignées, reconnaissables à la clarté bleuâtre et scintillante de leur multiples yeux, tandis que ceux des grenouilles, plus gros, diffusent un orange plus terne, à ras du sol. Nous trouverons également un colibri, mi-endormi, lové dans un cocon sous une feuille, qui ne daignera pas bouger malgré l’intrusion de mon appareil photo et de son flash.
En chemin, nous croisons une autre équipe de La Boudeuse, camoufflée dans une grotte, occupée à la capture de chauve-souris, dont une espèce déterminante d’environ 50 cm d’envergure. Drôle d’animal en vérité que ce mammifère volant; ils sont de toutes tailles, vivent sous toutes les latitudes, peuvent êtres insectivores, frugivores, carnivores; certaines plus rares, les vampires, sucent le sang de leur victimes, essentiellement le bétail. Un biologiste m’a expliqué que le virus Ebola en Afrique aurait les chauve-souris comme source, et non des singes comme on le croyait. Cette maladie atroce fait littéralement fondre ses victimes en 48 heures, leur sang s’écoulant par tous les orifices et les pores de la peau, charmant!
Tiens, voilà plusieurs paragraphes que je ne vous ai pas parlé de moustiques. Pourtant eux ne m’ont pas oubliés! Ces enfants de s… n’ont eus de cesse de nous harceler le matin, la journée, le soir, la nuit et les quelques secondes que je pourrais omettre ici. J’en apprécie d’autant plus les chauves-souris qui sont leur plus fervents prédateurs. Ayez pitié des pauvres explorateurs, sauvez les chauves-souris! Livingston souffrait de terrible crises de malaria, transmise par une espèce de moustique dont j’ai oublié le nom; il avait trouvé comme seul remède l’alcool de pommes de terre à 98°, distillé évidement sur place. Tord-boyau qui faisait baisser la fièvre autant qu’il rendait aveugle. Pas étonnant qu’il se soit perdu dans la jungle! Loin de moi l’idée de dénigrer le travail de cet immense explorateur; au contraire, j’estime que chercher la source du Nil pour un « fiévreux-alcoolique-non voyant » relève d’une témérité sans égale.
Voilà pour nos récentes aventures. Nous rejoindrons très bientôt le Venezuela, en commençant par l’île de Margharita pour régler la paperasserie habituelle d’entrée dans un pays; puis nous redescendrons vers l’embouchure de l’Orenoque, fleuve mythique dont j’espère bien vous conter la remontée.
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