VIEILLIR…
Ça frappe par surprise, la vieillesse, même si ça vient lentement.
Personne n’est préparé à être vieux, ça désarçonne quand ça se manifeste, beaucoup d’entre nous le refusent, l’oublient, le combattent. Si rien n’est plus naturel que vieillir, rien n’est moins acceptable. Le problème de la vieillesse, c’est que ça n’arrive qu’à des gens jeunes.
Grandir, lorsque nous sommes enfants, nous le souhaitons, nous le voulons, nous le revendiquons.
« Ne me parle pas comme un bébé, j’ai six ans. » « J’ai dix et sept mois. » « Dix ans ? » « Dix et sept mois ». « Pardon… et sept mois… impressionnant ! ».
Parfois, nous mentons pour anticiper sur un âge que nous n’avons pas encore. Petits, nous avons rêvé d’être vieux – il est bien rare que, jeunes, nous en rêvions encore !
Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran
Parce que grandir, c’est s’agrandir.
Tandis que vieillir c’est s’amenuiser. Nous percevons la vieillesse comme un affaiblissement, une perte de nos forces, de nos moyens, de notre vitalité. En un mot : une défaite. Aujourd’hui, dans une société obsédée par la jeunesse, la beauté jeune, les idées jeunes, l’apparence jeune, nous ne considérons pas la vieillesse comme un âge de l’homme, mais comme une maladie qui conduit à la mort. Alors que les progrès de l’hygiène, de l’alimentation et des soins permettent à des millions d’hommes d’atteindre des âges inenvisageables il y a seulement cent ans, alors que la population vieillit, la vieillesse effraie. Techniquement capables de vivre vieux, nous sommes mentalement incapables de devenir vieux.
Puis-je vous faire un aveu ? J’ai toujours souhaité être vieux. Et je garde l’ambition d’y arriver un jour, si mon médecin me soigne bien. Je crois même que je me suis lancé dans l’écriture pour cette raison, devenir les autres que je ne suis pas, enfiler des peaux étrangères, avoir des âges que je n’ai plus ou que je ne suis pas sûr d’atteindre, posséder aussi un sexe que je n’ai pas et que je suis certain de ne pas avoir. Cette aventure-là, ces voyages, cette exploration des différentes contrées de l’humanité, l’art romanesque et théâtral les porte en lui, les rend possibles.
Vous allez me dire qu’en écrivant, en faisant parler Monsieur Ibrahim, vieil épicier musulman, ou une dame rose visiteuse d’enfants malades qui prétend avoir été catcheuse, je peux éprouver du plaisir à être vieux puisque je ne le suis pas. Cela se passe dans l’imaginaire. Les avantages sans les inconvénients, la vieillesse sans les rhumatismes, le cœur qui s’use ou les ennuis prostatiques.
L’enfance et la vieillesse me semblent des âges contemplatifs, méditatifs, au fond, des âges philosophiques.
Pour cette raison, dans plusieurs de mes petits romans, j’ai aimé faire se rencontrer des enfants et des vieillards, Momo et Monsieur Ibrahim, Oscar et la Dame Rose, Joseph et le Père Pons.
Aux deux bouts de la vie, des êtres de chair et de sang se parlent. Ces enfants ont des problèmes et ces vieillards vont les aider à les traverser, eux qui en ont traversé tant d’autres pour arriver à cet âge. Ils sont généreux, généreux non pas de leur expérience – car l’expérience des autres ne sert à personne – mais généreux de leur attention, de leur temps, de leur amour. Quand, parfois, ils apportent des réponses aux questions des enfants, ils précisent que celles-ci demeurent simplement des réponses, des réponses parmi d’autres. Ils offrent « leur » vérité, pas « la » vérité, leur vérité qui est une vérité humble comme eux, une vérité provisoire comme eux. Ils ont le sens de l’interrogation, à l’instar des enfants, mais ils ont adopté des réponses pour pouvoir vivre. Cependant, ils demeurent convaincus que ces réponses ne peuvent devenir des certitudes. Les certitudes et les faiseurs de certitudes, ils en ont trop vu au cours de leur longue vie pour tomber dans le piège. Ils distillent donc une philosophie humble, friable, aisée à bousculer ou à remettre en question, bref une philosophie de vieillard.
La philosophie rend fort mais la philosophie n’est pas forte. Loin de là. La philosophie n’apporte pas toujours la solution, rarement même. Elle nous apprend seulement à mieux poser les questions et demeurer critique par rapport aux réponses que nous pourrions trouver. La philosophie vise à nous guérir de l’illusion de savoir. Pour moi, la philosophie est à la fois enfantine et vieille. Si la question et l’étonnement appartiennent à l’enfance, la réponse philosophique est vieille car lucide, fragile, prête à se briser ou se laisser briser, sans violence et sans domination.
Souvent je rêve que notre civilisation jette un œil bienveillant sur la vieillesse, mieux un œil respectueux, un œil admiratif. En Afrique et dans une partie du Moyen-Orient, on considère la personne âgée comme un trésor et je me surprends souvent à penser que peut-être vaut-il mieux vieillir dans ces pays-là que chez nous…
Eric Emmanuel Schmitt,
Facebook 20 et 21 septembre 2015
Be First to Comment