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Martin Hirsch

L’engagement n’est pas toujours pris au sérieux. Il est parfois regardé avec condescendance. Etre un intellectuel engagé, après avoir été une qualité, est devenu une caractéristique suspecte, péjorative. L’engagement ne rend-il pas aveugle ? Il y a une méfiance à l’égard d’un engagement vu comme  un endoctrinement. L’engagement est une victime collatérale du déclin des idéologies.

La notion d’engagement suscite parfois des sarcasmes. Ce sont les mêmes qui dénoncent les bons sentiments. Avec cette phrase qui revient comme une antienne : « On ne fait pas de la politique avec des bons sentiments. » Certes, il ne suffit pas d’avoir des bons sentiments, mais fait-on mieux avec de mauvais sentiments ? Certainement pas !

On voit dans l’engagement un coté « gentillet », qu’on ne prend pas suffisamment au sérieux, car l’engagement, c’est la capacité de ne pas perdre son idéal à l’âge adulte. Or tout se passe comme si on considérait, dans notre civilisation, que le vrai passage à l’âge adulte était le moment où, la maturité venant, on abandonnait ses idéaux, dernière trace de juvénilité. L’envie de poursuivre un idéal serait un signe d’immaturité. Il y aurait un « stade idéal » à l’adolescence, comme il y a un « stade buccal » puis un « stade anal » dans l’enfance. Un stade qu’on devrait dépasser pour grandir et où il serait pathologique de rester trop longtemps !

La pression de la société, le système éducatif poussent à se départir de son idéal. A le vaincre plutôt qu’essayer de le faire triompher. On a le droit d’avoir des idéaux, mais surtout pas trop longtemps si on veut être pris au sérieux.

On organise la guerre entre l’idéalisme et le réalisme, une guerre qui fait de nombreuses victimes et qui empêche la société de se transformer. L’éducation ne devrait-elle pas, au lieu de les opposer, permettre de mettre l’un au service de l’autre ? Apporter les outils nécessaires pour faire progresser son idéal, plutôt que de s’en éloigner ?

L’engagement, c’est une force de transformation. C’est la manière par laquelle on se met en déséquilibre par rapport à soi-même et par rapport au monde tel qu’il est, en imaginant qu’on pourra avoir un impact sur le cours normal du monde, par la simple force de ses idées, de ses convictions, de son altruisme, du temps qu’on est capable de consacrer à une cause qui vous dépasse.

L’engagement, c’est le refus de voir son destin se jouer par délégation ou par procuration, sans penser qu’on peut soi-même participer à la transformation de son environnement.

Martin Hisch, L’Aventure pour quoi faire ?
(Points – Aventure, Avril 2013, p101)

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