L’aventure n’a aucune fin utile. Elle se sert à rien. Elle est la beauté, la gratuité, l’innocence. Singulière, elle se vit dans le silence, la méditation, l’action. Au large du spectaculaire. (…)
Elle est une ascèse qui permet d’atteindre le sacré et la grâce. Il n’y a pas d’aventure sans solitude ni confrontation à la mort. L’aventure, c’est la poésie, la beauté fugitive, le miracle. Il faut essayer de la recevoir en position de tireur debout. Surtout ne pas contracter les muscles, respirer, demeurer souple, aux aguets, vif.
Restons vivants quand les forces mortifères veulent nous mettre au pas et nous dissuader de bouger. Étonnante France normale. Étonnante Europe qui nous sidère par sa crise. Étonnant monde qui se consume dans l’orgie de la consommation et de la croissance. Surtout se contenter d’un toit, d’un foyer, d’un boulot. L’ordre. Nos sociétés libérales ont beau mettre à feu et à sang la planète, elles nous aliènent en voulant nous préserver, en développant le principe de précaution et de sécurité. Elles nous contrôlent par nos écrans ; libres à nous de ne pas perturber le grand cycle de la finance mondialisée qui elle-même a dématérialisé la marchandise. L’aventure, c’est déjà vivre pour échapper à la folie, à l’éclatement généralisé. (…)
Donc ne pas croire que le monde est uniforme, que tout a été vu, découvert, cartographié, photographié. Ne jamais regarder les écrans qui dissuadent de voyager et neutralisent l’ailleurs. Les aventuriers sont les poètes. C’est pourquoi plus personne ne les lit, ne les écoute. Le monde les méprise. La poésie échappe à la valeur utilitaire. (…)
L’aventure commence bien par cette quête du père et de la parole des dieux. Entendre la rumeur du monde, non pas atteindre l’Olympe mais se hisser hors de soi-même, aller vers l’inconnu pour approcher le précepte delphique du « connais-toi toi-même », avoir conscience de notre condition de mortel et considérer chaque instant avec étonnement. (…)
Sommes-nous conscients du conformisme dans lequel nous vivons ? De l’académisme que nous subissons, du formidable retour en arrière et du conservatisme que nous perpétrons ? L’aventure échappe à l’enfermement de toute définition. Il y a de la prétention à en parler et les souvenirs d’aventuriers se révèlent aussi pathétiques qu’une séance de diapositives au début de l’essor du tourisme de masse. Elle est échappatoire, refus du prévisible, ouverture vers l’inconnu. Elle est allègement dans une société de plus en plus lourde. Elle permet de retrancher l’inutile pour accueillir le monde. L’aventure, c’est être présent à soi-même et à autrui. Il n’y a pas d’aventure sans mystique, sans communion profonde avec la solitude. (…)
L’école nous poursuit toute la vie. Les études, l’entreprise, le salariat, la vie de famille … Fuir, oui, toujours fuir, pour échapper à l’ordre social et moral. Il est bien que l’institution nous ait fait découvrir ces lectures qui permettent de prendre la tangente, la diagonale des fous contre la logique de la ligne droite. Tourner les talons à l’ennui des blouses grises, des comptables de l’existence. (…)
La grande insouciance, la vraie connaissance … Nous ne tenons jamais les rênes de l’aventure. Elle nous emporte, nous désarçonne, nous fait tomber. Mais l’aventure demeure une chevauchée. (…)
L’aventure permet de fouetter ses propres démons. (…)
Il y a des terres et des mers où souffle l’aventure. Il suffit de regarder une carte, de lire certains noms, de faire chanter la litanie de la toponymie pour appareiller immédiatement. (…)
Si l’aventure se trace dans la solitude et l’inquiétude, elle se partage aussi avec le choeur des hommes. Sinon, sa philosophie du détachement, de l’allègement, serait absurde. L’aventure fait bien partie du grand mystère dans lequel nous avançons avec une lampe-tempête. Elle est une note légère jouée sur la portée du monde. L’aventure est fluidité, plongée en apnée dans les ténèbres pour trouver à l’autre extrémité la lumière. Mais l’aventure se heurte aujourd’hui aux enfers des écrans, des avatars, des réseaux sociaux. Le rêve est l’essence du réel. « Le monde entier est toujours là/la vie pleine de choses surprenantes. » Larguons tout ! Aujourd’hui, l’aventure est la résistance du ciel et de la mer contre l’esclavage du virtuel.
Olivier Frébourg, L’Aventure pour quoi faire ?
(Points – Aventure, Avril 2013, p125)
J’espère que l’auteur me pardonnera le morcèlement de son texte très complet et passionné. Ses écrits sont riches, ponctués d’exemples, de littérature et de souvenirs. Je tentais d’en extraire tout ce qui fait écho à ma réflexion, à mon sentiment d’être à l’étroit. Et puis espérons que cela donne envie aux lecteurs du blog de savoir ce qu’il y a en lieu et place des (…) 😉
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